«Avoir autorisé le transfert de la tombe de Grisélidis Réal au cimetière des Rois… Une honte pour le Conseil administratif!» Eternelles militantes socialistes, Amélia Christinat et Jacqueline Berenstein-Wavre ne décolèrent pas: «De la pure provocation alors qu’on célèbre la Journée internationale de la femme le 8 mars.»
C’est ce matin que le corps de l’écrivaine et prostituée doit rejoindre le cimetière de Plainpalais. Amélia Christinat, ancienne conseillère nationale dès 1978, et Jacqueline Berenstein-Wavre, première présidente du Conseil municipal genevois en 1969, n’occupent plus de fonction prestigieuse aujourd’hui. Mais les vieilles gloires du parti à la rose savent toujours se faire entendre. Et elles ne se gêneront pas, cet après-midi, lors de la cérémonie officielle (lire ci-dessous), pour exprimer leur «humiliation».
«Aucune femme ne doit se réjouir de ce transfert qui n’est en fait que la récupération de la prostituée, et de la prostitution en général, par ses protecteurs de mecs. On nage encore en plein patriarcat!» gronde Jacqueline Berenstein-Wavre. «Quelle tristesse que de devoir vendre son corps», ajoute Amélia Christinat, au nom de «la dignité de la femme».
Tant d’oubliées de l’Histoire…
Il n’empêche! Dès aujourd’hui, l’égérie des prostituées va reposer aux Rois. Et les bouillantes contestataires ont promis une manifestation. Alors? «Je ne me préoccupe pas de savoir si nous serons nombreuses. Mais moi, je viendrai protester», annonce Amélia Christinat, qui a demandé à la Ville de pouvoir bénéficier d’une place assise. «Nous, les petits vieux, on n’a pas fini de déranger!» ajoute la pasionaria de gauche qui regrette qu’on n’ait pas pensé à d’autres personnalités féminines avant Grisélidis Réal: «Peu de femmes, mais de grande valeur, comme la poétesse Simone Rapin ou l’écrivaine Alice Rivaz, sont enterrées à Plainpalais. Pourraient venir les rejoindre l’avocate Emma Kammacher (présidente de l’Association genevoise pour le suffrage féminin entre 1947 et 1955 et première Suissesse à être portée à la présidence d’un Grand Conseil en 1961) ainsi que la doctoresse Gabrielle Perret-Gentil (pionnière de l’avortement qui vient d’obtenir une rue à son nom, près de l’Hôpital). Deux oubliées de l’Histoire, pour ne citer qu’elles…»
Si l’admission de Grisélidis Réal aux Rois divise les féministes, elles sont unanimes en revanche à regretter le peu de femmes qui dorment dans ce cimetière.
«Grisélidis Réal sera la 82e femme sur environ 350 tombes. Mais la plupart sont des femmes de…» informe Sami Kanaan, directeur du Département municipal de la cohésion sociale, de la jeunesse et des sports.
Il est donc grand temps de corriger le tir, selon bien des femmes. Et d’honorer enfin
les dames d’exception. Et il y en a, estime Laurence Deonna. «Très bien que Grisélidis Réal soit enterrée à Plainpalais, constate l’écrivaine-reporter. Mais on pourrait aussi y retrouver de grandes voyageuses comme Ella Maillart, Isabelle Eberhardt ou Marguerite Lobsiger-Dellenbach.»
«S’il y a un endroit où nous sommes tous égaux, c’est bien devant la mort. Or, quitte à avoir un cimetière de célébrités, autant y ensevelir aussi des femmes», réagit Teresa Skibinska Wainwright. La directrice du Service pour la promotion de l’égalité entre homme et femme rêve même d’un futur «cimetière des Reines».
Un ouvrage «réparateur»
Un projet qui enchante bien des féministes. A commencer par Huguette Junod: «Il y a tant de talents à faire rejaillir de l’ombre.» Et l’écrivaine de recommander l’ouvrage d’Erica Deuber Ziegler et Natalia Tikhonov, Les femmes dans la mémoire de Genève, qui retrace le portrait de 86 d’entre elles: «Ce livre répare ainsi une part d’injustice.» On y découvre notamment l’artiste Germaine Tournier, la militante des droits sociaux
Jacqueline Zurbrügg, ou encore Perle Bugnion-Secretan, active pour le droit des femmes.
«Un mélange de lyrisme et de truculence»
Grisélidis Réal n’était pas qu’une prostituée et une militante. Elle était aussi une femme de lettres.
Auteur notamment d’un roman autobiographique (Le noir est une couleur), de deux recueils de lettres (La passe imaginaire, Les sphinx), Grisélidis Réal est une figure reconnue de la littérature romande. Confirmation avec un spécialiste, Daniel Maggetti, professeur à l’Université de Lausanne. «Son œuvre va au-delà du simple témoignage. Ce n’est en aucun cas de l’écriture brute. Le noir est une couleur peut être vu comme le simple récit d’une descente aux enfers, mais il y a plus: le regard que la narratrice porte sur elle-même. Dans La passe imaginaire, elle montre une vraie capacité à exploiter le genre épistolaire. Elle a une conscience des formes qu’elle utilise, une conscience du langage. C’était une grande lectrice. Cette pratique a nourri son écriture.» Pour le directeur du Centre de recherches sur les lettres romandes, l’aspect sulfureux des écrits de Grisélidis Réal a stimulé leur succès, mais cela ne doit pas occulter son talent: «Je n’apprécie guère ses poèmes que je trouve convenus. Par contre, dans sa prose, il y a ce mélange de truculence souvent crue et d’envolées lyriques. Elle parvient à faire tenir ensemble ces deux registres avec un certain équilibrisme! Cela fait partie de l’intérêt de son œuvre.» Selon Daniel Maggetti, Grisélidis Réal aurait apprécié le parfum de scandale qui entoure ses funérailles bis: «Elle y aurait vu une confirmation de l’image qu’elle avait de Genève et de sa bourgeoisie. Une image un peu simpliste, à mon sens: je la trouve meilleur écrivain que penseuse. Je suppose qu’avec sa crudité habituelle, elle se dirait: Je les emmerde, même post-mortem.»
Marc Moulin
Nombreux cinéastes attirés…
Une putain au Panthéon genevois: pas du goût de tous, certes. Mais nombreux se réjouissent du transfert de la dépouille de Grisélidis Réal, du Petit-Saconnex où elle a été enterrée le 6 juin 2005 à l’âge de 75 ans, au cimetière des Rois. Et il pourrait y avoir foule lors de la cérémonie officielle, prévue à 14 h 30. «Plusieurs cinéastes ainsi que des étudiants en arts visuels devraient être de la partie», confirme Sami Kanaan, directeur du Département genevois de la cohésion sociale, de la jeunesse et des sports. «Nous leur avons accordé des autorisations de filmer, à condition que l’on ne puisse pas identifier les noms des autres défunts, par respect de la sphère privée.»
Le transfert – à proprement parler – a lieu tôt ce matin. A l’abri des caméras. Il se fera «en toute discrétion», insiste Sami Kanaan, par les pompes funèbres de la Ville. «Nous allons bâcher tout un secteur du cimetière du Petit-Saconnex pour éviter des regards inutilement curieux lors de l’exhumation.»
Chef d’orchestre de la cérémonie, le conseiller scientifique du Département de la culture, Nicolas Cominoli, annonce que son patron Patrice Mugny, totalement acquis à ce transfert, entamera les discours. Suivront plusieurs défenseurs des droits des travailleurs du sexe, dont la coordinatrice d’Aspasie, ainsi que deux personnes venues de Berne et même d’Edimbourg. La directrice du Théâtre de Poche, Françoise Courvoisier, et l’écrivain Jean-Luc Hennig prendront eux aussi la parole, avant qu’Igor Schimek, fils aîné de la défunte, ne clôture les hommages. Tout le monde se retrouvera ensuite à La Broche pour une verrée. Laissant Grisélidis Réal reposer près de Borges et de François Simon… (lb)
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